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Par Colum de Sales Murphy
« Pour accomplir de grandes choses, il faut rêver autant qu’agir ». Le très juste postulat d’Anatole France ne pourrait s’appliquer à une meilleure situation que celle de l’Organisation des Nations Unies. Celle-ci est née d’un rêve, celui d’hommes de bonne volonté qui s’étaient courageusement élevés contre le fléau de la guerre en lui opposant la voix des peuples, de tous les peuples.
Pendant plusieurs dizaines d’années, j’ai servi avec fierté cette noble institution. Que ce soit au cœur du Conseil de Sécurité à New York, au fin fond de la Somalie ou terré dans un abri anti-aérien en Bosnie, je n’ai jamais cessé d’y croire et de l’aimer. Appartenir à une organisation dont la tâche principale est d’œuvrer pour la paix, comment pouvais-je rêver de mieux ?
Rêver ne doit cependant pas nous empêcher d’agir. Et d’écouter d’une oreille attentive les critiques souvent – mais pas toujours – justifiées qui sont émises à l’encontre de l’ONU. Il ne fait aucun doute que, telle cette formule 1 qui doit régulièrement s’arrêter durant la course pour par exemple mettre des pneus plus adaptés à la météo, l’ONU doit également s’adapter aux contraintes managériales du XXIe siècle. La désignation altruiste de l’organisation ne doit pas l’empêcher de se conformer aux règles de gestion de base, tout en prenant en compte bien évidemment les spécificités de son activité. Une image doit néanmoins relativiser l’ampleur de ces critiques : le budget total de l’ONU pour ses opérations dans le monde entier est inférieur à celui des pompiers de Chicago. Moins d’argent pour éteindre les incendies du monde que ceux de Chicago ? Pourtant, les résultats sont là et des milliers de vies sont sauvées chaque mois par le biais d’opérations de maintien de la paix ou de simples campagnes de vaccination.
La clé de toute réforme d’envergure pouvant atteindre les besoins actuels de l’ONU doit être le mariage entre les valeurs de service public d’un diplomate et toute la rigueur managériale d’un entrepreneur. En ce sens, le choix du prochain Secrétaire Général sera déterminant. Au-delà de son origine géographique, le critère plus important sera sa capacité à porter en lui-même les valeurs de ce mariage – qui, s’il peut être de raison ne doit en aucun cas être forcé – et, afin de les mettre en application, de posséder ce fameux panache qui caractérise la réussite des plus grands projets.
Au cœur de cette réforme se trouve d’ailleurs le Secrétaire Général, dont le rôle doit pour ce faire être clairement étoffé. Lorsque l’Assemblée Générale ne peut s’entendre sur un sujet et parler d’une même voix, il doit être capable de s’en faire le représentant afin que les intérêts des plus faibles ne pâtissent pas des désaccords des plus nombreux. Pour que l’ONU continue d’être le représentant de toutes les nations, il est primordial que le Secrétariat Général puisse palier aux blocages politiques et constituer un lien plus effectif entre l’Assemblée Générale et le Conseil de Sécurité. Pour ce faire, peut être semble-t-il opportun de renforcer par la même le rôle du Secrétaire Général Adjoint.
Ensuite, afin de réduire les nuisances bureaucratiques, plus d’autonomie doit être accordée aux institutions et programmes spécialisées – telles l’Organisation Mondiale pour la Santé (OMS) ou le Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR) – qui possèdent une expertise suffisante sans avoir à référer tous les détails au siège Newyorkais, ce faisant en augmentant les coûts et en réduisant l’efficacité. Parallèlement, afin d’assurer la cohérence du système et de favoriser les potentiels synergétiques, le Secrétaire Général doit renforcer ses contacts avec les directeurs de ces institutions & programmes.
Dans le même temps, il semble qu’à moyen terme un élargissement du Conseil de Sécurité ne soit plus évitable. Soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’émergence de certains acteurs comme le Brésil, l’Argentine, l’Inde, le Japon, l’Union Européenne et bien d’autres pousse le Conseil de Sécurité à une représentativité plus juste du monde actuel. Pour des raisons d’efficacité, peut être faut-il néanmoins que le droit de veto ne reste l’apanage que d’un nombre réduit d’acteurs.
L’urgence de ces réformes mérite d’être comprise à la lumière de l’Histoire. Le Ve siècle avant JC a vu naitre la première grande bataille idéologique de l’humanité. Thucydide décrit la guerre du Péloponnèse entre d’un cotés le représentant de la démocratie, la liberté et dans une certaine mesure les droits de l’Homme (Athènes) et de l’autre une société basée sur le pouvoir militaire, le secret et la négation des libertés individuelles (Spartes). Ici, pas de happy end : les seconds ont remportés la victoire, la Mal a triomphé du Bien. Au risque de faire voler en éclats certains schémas cinématographiques, il n’est donc pas historiquement inévitable que le Bien triomphe du Mal, même si la dernière de ces confrontations, entre les Etats-Unis et l’URSS, a vu cette fois la victoire du camp « athénien ». Qui peut prédire l’issue du prochain affrontement ? Dans cette nouvelle ère qui est la notre, où le Nord ne s’est jamais autant démarqué du Sud, où Est et Ouest s’observent avec méfiance sans se comprendre, il est urgent – vital – de renforcer l’efficacité de la seule institution censée nous protéger d’une nouvelle escalade rapprochant à chaque fois un peu plus l’être humain d’une issue qui lui soit définitivement fatale.
Plusieurs années en arrière, j’ai quitté l’ONU pour fonder la Geneva School of Diplomacy, parce que ma longue expérience dans la gestion des conflits m’avait appris que l’un des meilleurs moyens permettant d’obtenir une paix durable était d’investir dans l’éducation. La connaissance brute, pour enfin réaliser à quel point l’Histoire n’est qu’une répétition de situations déjà vécues par d’autres acteurs en d’autres lieux et d’autres temps ; une analyse humaniste et pragmatique de cette connaissance, pour que le rêve puisse toujours précéder l’action.
L’ONU étant le produit d’un rêve, beaucoup espèrent dans son action. Voyant qu’elle pourrait faire mieux, il est légitime de s’interroger sur le possible anachronisme de certaines de ses structures face aux nouveaux challenges de ce début de siècle. Néanmoins, n’oublions pas que, à l’image de la formule 1 précédemment citée, l’essentiel n’est pas dans le bolide en lui-même, mais dans son pilote. Pour qu’elles restent unies, les nations ont sans doute besoin d’un nouveau genre de pilote : un diplomate pourvu d’un esprit d’entrepreneur, conscient tout autant des enjeux que des moyens d’y faire face.
Offrons à l’ONU sa réforme. Les Peuples la méritent.
Colum de Sales Murphy est directeur de la Geneva School of Diplomacy à Genève, et un ancien Haut Fonctionnaire des Nations Unies, notamment en Bosnie où il fut durant la guerre chargé des négociations civiles. Powered by AkoComment! |